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mégot abandonné
Format
24 heures

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24 heures dans la vie d’un mégot abandonné

6 min

Description

"La cigarette est néfaste sur tous les points, aussi bien pour la planète que pour la santé", explique Cindy Zipf, directrice générale de Clean Ocean Action et militante écologiste de longue date. “Et le filtre de la cigarette n’est qu’un des éléments de ce vaste cercle vicieux ; sa longévité est simplement plus élevée."

Components

Microplastiques, méga-problème

Le filtre est un élément relativement nouveau dans l’histoire de la cigarette ; cette tendance s’est généralisée dans les années 1950 et 1960, lorsque des études ont commencé à établir un lien entre le tabac et le cancer du poumon. C’est alors qu’il est entré en scène. Ce petit cylindre blanc était alors présenté comme une alternative plus saine. Contrairement à ce que l’on peut croire, les filtres ne sont pas constitués de coton : il s’agit en fait de fibres d’acétate de cellulose, un type de plastique, densément compactées. Ces fibres mettent plus de dix ans à se décomposer. Au fil de ces dix années, le plastique s’infiltre dans le milieu environnant  avant de se décomposer en microparticules de plastique extrêmement néfastes. Par ailleurs, le filtre a pour but de piéger les éléments les plus toxiques d’une cigarette allumée ; un mégot abandonné sur le sol rejette donc en prime ces polluants néfastes dans l’environnement.

"L’écosystème-sol est vraiment remarquable", explique Cindy Zipf. "Il est donc particulièrement regrettable de voir des filtres à cigarette s’échouer dans les sols et le plastique commencer à s’y infiltrer. Les vers et les insectes n’en retirent aucun avantage. Quel que soit l’environnement dans lequel le mégot se retrouve, la santé des habitants du milieu en question finira par en pâtir."

Comme les canettes en aluminium ou d'autres types de déchets, les filtres parviennent jusqu'aux océans via les égouts, les rivières et d’autres cours d'eau. Les mégots de cigarettes peuvent s’avérer nocifs, voire mortels, pour la vie marine. D’abord parce qu’ils libèrent dans l’eau des produits chimiques mortels pour certaines espèces. Mais aussi parce que de nombreux types de créatures marines et d'animaux côtiers, des oiseaux aux poissons, prennent souvent les filtres pour de la nourriture et ingèrent ce plastique imprégné de produits chimiques. Or selon l'Institut National du Cancer américain, les cigarettes contiennent plus de 700 produits chimiques, dont 69 ont été identifiés comme cancérigènes. "Il est difficile d’imaginer un phénomène aux conséquences plus dévastatrices, pour la santé publique comme pour l'environnement", affirme Cindy Zipf.

Les vieilles habitudes ont la vie dure

Une habitude humaine très répandue à tendance à aggraver les choses : l’abandon de mégots sur la voie publique. "La cigarette a quelque chose d'unique", explique Cindy Zipf. "Les gens n'ont pas l'impression de polluer lorsqu'ils jettent leur mégot par la fenêtre de leur voiture ou sur un trottoir. Ils oublient qu’un filtre est composé de fibres synthétiques hautement contaminées. Il m’est arrivé d’échanger avec des fumeurs au sujet de mon action écologiste et j’ai littéralement vu certains d’entre eux jeter leur cigarette à terre et l’écraser du pied pendant ces conversations !"


"Les filtres abandonnés ont un impact dévastateur", explique-t-elle. "Si l’on devait additionner tous les mégots qui finissent dans la nature, on chiffrerait cela en milliers de milliards". Plus de 4500 milliards de filtres par an, pour être exact. Le filtre à cigarette est donc le produit en plastique le plus abandonné dans la nature, et de loin.

Grand nettoyage

 L’organisation Clean Ocean Action fait tout son possible pour enrayer cet énorme problème ; elle organise notamment deux grands nettoyages de plage par an.  Ces dernières années, les équipes de nettoyage ont récolté environ 29 000 filtres de cigarettes en deux passages de trois heures. Quid du reste des mégots de cigarettes éparpillés dans le monde ? Dans le meilleur des cas, ils sont ramassés et jetés dans une poubelle. Selon Cindy Zipf, ces derniers sont probablement acheminés vers des décharges ou des incinérateurs. "C’est un produit ignoble, mais des efforts sont faits pour lancer des programmes de recyclage", affirme-t-elle.  

En finir avec le cercle vicieux

 L'un de ces programmes a été lancé par TerraCycle, une entreprise qui collabore avec des marques, des fabricants et des détaillants dans le but de financer des programmes de recyclage gratuits pour recycler les déchets difficiles à recycler, comme on peut le lire sur son site web. Son programme, parrainé par Santa Fe Natural Tobacco Company, encourage les fumeurs, les entreprises ou les municipalités à récolter les mégots et à les envoyer gratuitement au centre de tri de TerraCycle. Le tabac et le papier sont compostés ; le filtre est nettoyé, fondu, puis transformé en bois synthétique recyclé, qui peut être utilisé pour fabriquer des bancs, des tables et même des équipements d'aires de jeux.

En Inde, l'entrepreneur Naman Gupta s’est impliqué à sa manière dans le recyclage des filtres usagés. Lorsqu’il se promenait dans sa ville natale, Noida, près de New Delhi, il voyait des mégots de cigarettes partout, éparpillés le long des routes, dans les locaux d’entreprise, les fumoirs, etc. Lorsqu'il a commencé à chercher une solution, il s'est rapidement rendu compte que très peu de personnes s’étaient confrontées au problème des mégots abandonnés. L’Inde comptant environ 120 millions de fumeurs, il a sauté sur cette occasion de changer la donne. C’est ainsi que Code Effort Private Limited est né. L’homme d’affaires emploie désormais des équipes aux quatre coins du pays qui récoltent les filtres de cigarettes usagés que les fumeurs déposent dans des cendriers collecteurs (placés dans des endroits stratégiques pour faciliter la collecte).

Selon Naman Gupta, la population indienne achète 100 milliards de cigarettes par an,  ce qui équivaut à 26 000 tonnes de mégots.

Naman Gupta affirme que son processus (gestion de bout en bout, en boucle fermée) permet de recycler 99,9% des mégots de cigarettes récoltées. En outre, le bilan carbone de l'entreprise est neutre; sa production est certifiée ISO et conforme aux normes internationales. L'entreprise a trois produits phares. Elle récupère le tabac pour en faire du compost, qu’elle vend aux pépinières locales. Elle décompose par ailleurs le papier à cigarettes, le mélange à des huiles essentielles et transforme la pâte en feuilles de papier, qui peuvent être brûlées pour repousser les moustiques. Enfin, elle recycle l'acétate de cellulose pour en faire des produits en plastique dur (comme des boutons ou des peignes) ou en plastique mou (mousses de matelas et d’oreillers).

 "Dans les années à venir, nous allons voir émerger beaucoup de problèmes liés aux déchets dans leur ensemble. Il est temps de considérer les déchets comme une ressource à part entière, mais nous devons également gérer nos propres déchets de manière responsable, et réduire notre consommation".

 Une question d’état d’esprit

 "Je veux rester optimiste", déclare Cindy Zipf en évoquant l'avenir des déchets et des détritus. Mais tant que les fumeurs de notre planète refuseront d’abandonner (ou de réduire) collectivement leur consommation de tabac, la seule véritable solution passera par une évolution des mentalités.

 "Les mégots sont omniprésents ; vous pouvez aller n’importe où, quel que soit le continent et le lieu, vous trouverez toujours un filtre de cigarette sur le sol. Les gens doivent prendre du recul, réfléchir à la manière dont ils traitent la terre, leur environnement, leur communauté. Cette planète fait les frais d'un comportement néfaste. Mais, si nous décidons d‘agir collectivement en tant qu'espèce, nous pouvons réparer les dégâts qui ont été faits. Nous devons juste nous engager pleinement, créer un front commun et trouver une véritable solution à ce problème."

6000 milliards de cigarettes sont fumées chaque année ; 4500 milliards de ces mégots finissent dans les rues, sur les plages et dans la nature.